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Entretien avec Jacques Monge Noter : ***** 2 Votes

#1 L'utilisateur est hors-ligne   Laurent Andrieux 

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Posté 16 février 2009 - 22:58

Jacques,

Lors d'une longue conversation après le Micro Salon, tu as commencé à me parler de ton parcours, de l'art du Steadicam, de la "folie" de ce métier...

Poursuivons ici, car je sais que tu en es d'accord, cette conversation passionnante, et faisons profiter notre communauté de professionnels et de futurs professionnels de la richesse de ton parcours et de ton expérience.

Rien n'est prémédité, ni préparé. Cet entretien a la souplesse qu'Internet permet, les réponses viendront en leur temps, au rythme que tu souhaitera leur donner.

Avant d'être Opérateur, tu as d'abord été assistant. Quand et comment as-tu rencontré cette machine extraordinaire ? Fut-ce un instantané "coup de foudre" ?

#2 L'utilisateur est hors-ligne   Jacques Monge 

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Posté 18 février 2009 - 09:24

Aïe! Aïe!... Quelques précisions. Nous sommes partis un peu vite : en plein accord avec la proposition de Laurent, je ne m'attendais pas à une première question aussi personnelle. Nous sommes à l'envers : mon parcours est tellement spécifique, atypique, que ce n'est pas en le décrivant que quiconque, surtout du siècle d'après, pourrait en tirer des conclusions pour lui-même (ce qui est le but du jeu. C'est exactement le contraire qu'il faut pratiquer : sur des thèmes particuliers examinant le "stead" au plus près, mon expérience me permet d'offrir des réponses en les illustrant très concrètement. M'enfin, la balle étant chez moi...).

Au début est le Cinématographe. Une attraction fabuleuse. Troc "cinéma contre coiffeur", tous les jeudis, à cette époque. 1954... "J'ai dix ans...", air connu. Cela ne fera que s'aggraver. Les classiques de Cinémathèque, je les vois à leur sortie (le mieux, et le pire, "Rear Window"). Puis, la grande période des Ciné-Clubs. Je ferai de la prise de vues, se dit-il.

Il en fit donc (tiens! je parle comme Delon maintenant). Je sors de l'Idhec en 1965, à la limite du hors-jeu après un mémoire pamphlétaire, "L'Image engagée" (Vigo, Ivens, Leacock, le Free Cinema, ...). Et commence le parcours du combattant, Stagiaire, Second (en ces temps reculés nous développions des bouts d'essai, en Noir-et-Blanc, puis en Eastmancolor, pour Nicolas Hayer, René Mathelin, André Bac, puis Sacha Vierny... bonjour l'angoisse!). Enfin Premier, j'y passe près de 8 ans (à 4 de diaf, parfois 3,2 en Double X, peinard...). Quand le Cadre m'échoit, je suis rompu, non pas de fatigue, mais d'expérience.

Aucun Long Métrage, que du téléfilm, et énormément de Documentaires. J'adore. La NPR de Coutant (l'Éclair 16) est l'arme absolue. Vint ensuite le "papillon" de Beauviala, la XTR, (l'Aaton 16). Un régal orgasmique permanent... Seule emmerde, de taille, le travelling latéral gauche-droite : où vais-je ? 1981, je cadre un téléfilm de Pierre Boutron. Il a une envie de Steadicam (®) pour quelques plans (nous avions tous vu "The Shining" en 1980). Nous filons chez Bogard, dépositaire exclusif. Nous ouvrons les flight case. Pas de mode d'emploi : juste une grande photo de Garrett sur le mur... Ben, on finit par mettre la CP 16 sur le Model I. Trois ou quatre plans prévus. J'en passe 2. C'est Jean-Marc Bringuier (Workshop '81) qui assurera les retakes. Je jure qu'on ne m'y reprendra plus, plus jamais.

1982, je suis pressenti pour un 52' de Jacques Doillon, avec Jeanne Moreau. Deux de mes héros du Cinoche. Okay !! Patatras... peu de temps avant le tournage Jacques m'appelle : "J'ai envie de tout faire au steadicam. Tu connais?". -"Oui, bien sûr!"... Voili voilà. Ma Saga Stead commençait.

#3 L'utilisateur est hors-ligne   Laurent Andrieux 

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Posté 18 février 2009 - 20:39

Merci, Jacques, pour cette réponse ! Tu dis être embêté par cette première question, mais tu t'en sors très bien ! Je pense que ce n'était pas inutile de connaître ces premiers pas de ton parcours.

Entrons maintenant un peu plus dans le vif du sujet, et dans l'histoire de l'utilisation du Steadicam en Long Métrage. A cet égard, comme tu l'as cité, The Shining, de Kubrick est un "événement fondateur". Peux-tu nous en parler ?

#4 L'utilisateur est hors-ligne   Jacques Monge 

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Posté 18 février 2009 - 23:21

Ben voilà! Laurent me demande comment et pourquoi j'ai fini par être stead op'. Je raconte. Un Doillon génial, à 2 balles, et, tout de suite : "Alors "The Shining"?"... Je parle d'un 52', en extérieurs glaciaux, avec une ACL, en une vingtaine de jours, piloté par un autodidacte, et je dois envisager la comparaison avec un 220', en studio, avec une BL, en 9 mois, cadré par l'inventeur! Je tiens pas la route... Non, je blague.

La déferlante Steadicam se produit à cette période. Après "The Shining", projeté en 1980, l'Hexagone se jette dans la nouveauté technologique : "Coup de Torchon" [Tavernier, Glenn, 1981]. 120' de roulis, dès que Pierre-William endosse le bestiau... [il n'en sera pas vexé, il le sait]. Les Étatsuniens et les Grands-Bretons sont pliés en deux. Pourtant, l'engouement est bien présent.

Mais, bon sang de bon sang, pourquoi ça a commencé comme ça?

Une histoire simple, pas toujours bien connue, et que si qui que ce soit en sait davantage, qu'il n'hésite à se manifester ici.

Ce qui est assez bien connu c'est que Garrett, son invention suffisamment avancée, s'est rapproché d'Ed Di Giulio, Cinema Products, pour le financement. Et que Ed a envoyé la demo a Kübrick. Lequel a répondu illico "Quelle est la hauteur minimum de l'optique?".

Ce qui est moins connu, et que j'ai découvert moi-même au début des '90 en allant à La Cienega Blvd faire quelques emplettes, c'est que dans le hall d'accueil, modeste, de C.P., si y sont exposés quelques blousons et "caps", ce qui trône là, au beau milieu, ce sont une demi-douzaine d'optiques.

Les optiques de "Barry Lindon". Les grandes "o" pour John Alcott. Montées, carrossées, ciselées par Ed Di Giulio. À qui donc d'autre que Kübrick aurait-il pu songer pour envoyer la demo de Garrett? Et comment Kübrick n'aurait-il pas fait confiance à Di Giulio?

Le tournage de "The Shining" devient alors le labo R&D du Steadicam. Model II lomo 35, proto du Model III, bras 16-35 avec un prolongement de l'articulation entre l'upper et le lower, two hands technics, j'en passe. Neuf mois durant, au sec.

Garret fait des allers-retours avec le Concorde, tout juste commercialisé. Ted Churchill le remplace parfois. D'autres sont britanniques. La mise en orbite est achevée. Pôvre de nous!!

Les "connaisseurs" s'extasient sur la séquence du "Maze", maintes fois disséquée, mais sait-on que, après les quelques plans d'intro en hélico, toute l'ouverture de l'"Overlook", le hall, le bureau, est steadic®amée par Garrett? Je lui ai demandé pourquoi. "That's it". Bon, d'accord.

Itou dans les cuisines, après le magistral master, les plans fixes, champ contre-champ, sont aussi steadic®amés, jusqu'à 173 prises. Le temps pour nous de boucler notre film...

À suivre.

Jacques Monge

#5 L'utilisateur est hors-ligne   Laurent Andrieux 

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Posté 20 février 2009 - 17:21

J'imagine qu'en ces temps de mise au point et de recherche sur le système, Garret et l'ensemble des opérateurs Steadicam s'interrogeaient sur les utilisation possibles, utiles ou recommandables, les alternatives à l'utilisation de la Dolly mais aussi la recherche de plans que l'on ne pouvait pas faire autrement... Que peux-tu nous en dire ?

#6 L'utilisateur est hors-ligne   Jacques Monge 

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Posté 01 mars 2009 - 15:43

["Une aussi longue absence", Henri Colpi 1961]... Reprenons!

Je n'ai jamais su, pour ne le lui jamais avoir demandé, les intentions finales de Garrett. Visait-il si loin lorsqu'il expérimentait sa pole cat? Peu importe en fait. Les toutes premières utilisations du Stead on air ont été, au moins, deux documentaires 16mm, l'un pour les pompiers de Philadelphia, l'autre pour une École de la ville [dont un plan shoot front, 3/4 back, sur le groupe des gamins gravissant rapidement des escaliers monumentaux, fut repris par Garrett avec Stallone pour "Rocky"].

L'idée maîtresse était incontestablement de pouvoir tout faire avec le Stead [Cinema Products a d'ailleurs fini par l'intituler "Universal"]. Le catalogue des utilisations spécifiques de la machine n'était pas même envisagé. En 1976, dès que les premiers Longs ont été affrontés, le registre a connu son ouverture : le combiné grue-travelling ["Bound for glory"], la vélocité hard-mounted et le tournage public "incognito" ["Marathon man"], les travellings d'escalier et le "reportage" ["Rocky"].

La véritable "cata" s'est bien produite sur "The Shining" : il n'y avait déjà plus de catalogue, Kübrick l'avait épuisé avant qu'il n'existe! Chemin faisant, les pionniers, étatsuniens et grandsbretons, tout en "passant" la machine partout où ils pouvaient, ont commencé à établir, et des limites, et des impératifs. Je n'en étais pas : j'ai avalé tout ce qui bougeait, de l'institutionnel 90' triaxé, du subjectif d'une bulle de savon, à la cavalcade 35mm en Don Juan... Ça forge le caractère!

Pendant 10 ans, au moins, je ne me suis soucié que du fonctionnement de la THT du moniteur et du follow. Lorsque j'ai parfois tenté de faire part de mes doutes quant à la durée du plan, voire à sa conception, je fus suffisamment regardé de traviole pour que le goût m'en passe. Ce n'est que bien plus tard que j'ai commencé d'élaborer une réflexion. Trop tard! L'affaire était pliée, bien pliée.

Ceci dit, comme je suis ici pour transmettre, j'ai quelques idées à formuler. Au début des '90 nous avons, avec Valentin, produit une plaquette de promotion pour notre boutique, la bien-nommée "Talisman", dans laquelle nous avons indiqué, à destination des Productions, une liste de Faux-Amis qui nous semblait pertinente . Dès que je parviens à mettre la main sur un exemplaire, j'en fais part.

Sinon, je souhaite que mes interventions ici ne soient pas prises au pied de la lettre : que les apports nouveaux, les désaccords, les critiques de tout ordre, se manifestent sans encombre!

#7 L'utilisateur est hors-ligne   Laurent Andrieux 

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Posté 06 mars 2009 - 00:52

Merci, Jacques, pour la reprise de ce fil, et le compte-rendu passionnant de cette expérience.

Je sais qu'aujourd'hui encore, certains réalisateurs ont parfois des demandes "inappropriées" à l'égard de l'opérateur Steadicam, parfois simplement parce que comme il est là, il "faut" l'utiliser... Avec aussi cette idée parfois fausse qu'il est beaucoup plus rapide de mettre en place un plan au Stead qu'avec des techniques plus "anciennes" (Dolly, voir plan sur pied), et que l'on peut "tout" faire au Stead.

Mais ton expérience t'as permis justement de mener cette réflexion, à savoir quels sont les plans qu'il est pertinent ou non de faire au Stead.

Il me vient à l'esprit, bien sûr, la question du plan séquence... (Mais tu souhaites peut-être répondre à ces deux questions séparément, je vais peut-être trop vite dans mes questions ?)

#8 L'utilisateur est hors-ligne   Régis Prosper 

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Posté 29 mars 2009 - 18:16

Voir le messageJacques Monge, le 1-03-2009 - 14:43, dit :

["Une aussi longue absence", Henri Colpi 1961]... Reprenons!
Pendant 10 ans, au moins, je ne me suis soucié que du fonctionnement de la THT du moniteur et du follow. Lorsque j'ai parfois tenté de faire part de mes doutes quant à la durée du plan, voire à sa conception, je fus suffisamment regardé de traviole pour que le goût m'en passe. Ce n'est que bien plus tard que j'ai commencé d'élaborer une réflexion. Trop tard! L'affaire était pliée, bien pliée.

Ceci dit, comme je suis ici pour transmettre, j'ai quelques idées à formuler. Au début des '90 nous avons, avec Valentin, produit une plaquette de promotion pour notre boutique, la bien-nommée "Talisman", dans laquelle nous avons indiqué, à destination des Productions, une liste de Faux-Amis qui nous semblait pertinente . Dès que je parviens à mettre la main sur un exemplaire, j'en fais part.


Vaste débat Jacques...
Beaucoup de choses sont à dire sur la pertinence de l'utilisation du stead : la machine au service du cadre et de l'histoire ?.......ou simple travelling low cost :rolleyes:

La cohérence entre la caméra et la machine est aussi un problème constant : l'arrivée des nouvelles caméras HD nous ramène 20 ans en arrière en ce qui concerne le poids et l'ergonomie. Le choix technique de prendre une caméra plutôt qu'une autre devrait tenir compte de l'utilisation d'un Steadicam...

Mais bon, le combat n'est pas perdu !!! qualité des formations, savoir refuser un plan dangereux ou que l'opérateur ne sait pas faire (rarement la machine), expliquer les limites techniques, mais aussi ses propres limites.
Personnellement je reste optimiste: après avoir effectué 2 interventions à l'ENS, j'ai trouvé les étudiants très à l'écoute de ces problèmes : bientôt la fin du Steadicam bling-bling !!! :D

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