Cinematographie.info: Pourquoi le vintage ? - Cinematographie.info

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Pourquoi le vintage ? Noter : ****- 3 Votes

#1 L'utilisateur est hors-ligne   David Belaga 

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Posté 06 janvier 2013 - 14:45

À Paris, des boutiques de vêtements vintage ouvrent partout. Ces friperies qui portent les noms de Guerrisol, Kiliwatch, Ragtime, Hippy Market, Free’P’Star, ou tout simplement Vintage ou American Vintage, sont clairement dans le vent. Et leur clientèle dépasse les milieux artsy ou hipster. Mais pourquoi acheter une chapka soviétique, une ceinture usée, des chaussures d’une autre époque, un cuir qui a fait la guerre - au sens figuré et parfois au sens littéral ? Pourquoi payer cher, voire plus cher, pour un article à la longévité douteuse ?

Vintage est un mot qui a traversé la Manche dans les deux sens. On le prononce à l’anglaise, mais les Anglais nous l’ont en fait piqué, au temps où l'on parlait l’ancien français. Il signifie « vendange », terme qui à l’origine désigne la qualité remarquable d’un vin, et en particulier un âge ou un millésime. Depuis lors, l’orthographe comme le sens ont glissé. Le vintage est devenu un fourre-tout où l’on met tout ce qui appartient aux collections du passé. La garde-robe du XXème siècle dans son intégralité répond à la définition.

La mode n’est pas le seul domaine concerné par cette recherche du temps passé. Le graphisme, l’industrie automobile, le design et le cinéma n’y échappent pas non plus. Le cinéma est justement le sujet de ce petit article - pour ce qui est des conseils vestimentaires, il y a déjà un bon million de bloggeuses qui cravachent quotidiennement sur le sujet. Or on peut dresser aujourd'hui un constat similaire à celui que nous venons de faire pour la mode : le retour vers le passé fait recette. Pourquoi le succès cosmique de The Artist ? On revient à des thématiques, à des esthétiques associées au passé, et que l'on pouvait penser révolues. C'est ainsi que Marvel Studios agrandit sa collection de super héros en déterrant Captain America, et quelques bonnes valeurs patriotiques au passage.


Image attachée

affiche vintage pour Captain America



Ce phénomène ne touche pas seulement personnages et thématiques. L’image est elle aussi concernée. Rechercher le vintage en photographie, c’est en somme retrouver sciemment toutes les imperfections involontaires de la technologie passée, qui doivent permettre de donner un grain particulier à l'image et, paradoxalement, améliorer sa valeur artistique en la dégradant. Ainsi, on recherche les défauts optiques comme le flare, la colorimétrie non-fidèle, voire non homogène sur une même série de focales, les flous bizarres, la netteté partielle de l’image, le vignettage, mais aussi les défauts propres à la pellicule comme les poussières, les rayures et le voilage.

Un chef opérateur me fait remarquer que de plus en plus de jeunes réalisateurs souhaitent que leurs films soient tournés en vrai scope anamorphique. Selon lui, leur démarche naît d’une volonté « de rendre organique quelque chose qui a cessé de l’être ». Cela correspond à une tendance du moment où les cinéastes essayent de se démarquer de la perfection technique poussée à outrance où tout est devenu extrêmement maîtrisé. C’est une volonté d’échapper à une image devenue « clinique » et de retrouver un rendu qui soit davantage à l’image de la vraie vie, c’est-à-dire imparfaite, sujette aux accidents et au hasard, prise sur le vif. D’ailleurs, ces choix concernant l’image sont souvent intégrés à un parti pris esthétique plus vaste où la mise en scène et le jeu des acteurs sont eux aussi poussé vers une direction plus « naturelle », savamment « brouillonne ». Ainsi, il est devenu monnaie courante de placer de vieux objectifs tels que les Lomo, les anciens Nikon, Berthiot ou les vieux Angénieux, devant des caméras dotées de capteurs ultra performants.

Certaines images numériques seraient tout simplement laides, impossible à étalonner correctement, si on ne rajoutait pas tous ces défauts, devenus autant « d’effets ». Le vintage servirait de « cache-misère » un peu à la manière d’Instagram.

On se trouve donc face à un paradoxe : la technologie offre une panoplie d’outils de plus en plus sophistiqués et précis, mais certains cherchent à recréer artificiellement les insuffisances techniques que les réalisateurs d'autrefois aspiraient justement à dépasser. Si le vrai scope anamorphique n’est pas adopté par tous, il est du moins souvent imité, grâce à la post-production ou un travail sur les optiques. Pour obtenir ce flare bleuté et étiré horizontalement si typique du scope anamorphique, on peut recourir à une installation de fortune en fabricant un filtre strié à partir d’un banal couvercle de plastique. Il suffit de regarder la démonstration de OutOfProportion, roi des vidéos « Fais le toi-même » (Do It Yourself) sur Youtube, spécialiste en effets spéciaux. Sinon, on peut toujours acheter le filtre Blue Vision sortie par Vantage pour environ 300 euros.





Image attachée



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extrait de Transformers


Ce retour vers l’image passée a été visiblement remarqué par les grands de la production optique puisque plusieurs séries d’objectifs « vintage » sont sortis récemment pour satisfaire cette nouvelle demande, comme les HAWK VINTAGE’74 sortis en octobre. D’après le directeur de la photographie Jon Fauer, ces optiques ont les mêmes caractéristiques que les vieilles optiques des années 70 – faible contraste, mêmes particularités chromatiques et flares – le tout couplé à une mécanique moderne et précise, typique de la technologie HAWK. Panavision, mastodonte de la production d’optiques à des fins cinématographiques depuis 1954, ressuscite quant à lui ses vieilles optiques des années 70 et leur offre au passage un véritable lifting technologique. Sa nouvelle gamme baptisée PVintage vise à satisfaire les mêmes critères que les HAWK VINTAGE’74.

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Objectif Hawk Vintage'74


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Série PVINTAGE



Si l’industrie suit, c’est que nous ne nous trouvons pas devant un simple phénomène de mode. Laissons nous donc un peu aller à philosopher : pourquoi le vintage ? Et si c’étaient les mêmes raisons qui poussaient le hipster à fouiller dans un amas de fringues et le réalisateur à ressortir les vieilles optiques? La ceinture usée, elle a une histoire, elle raconte une histoire, elle est unique par son histoire. Il y a peut-être d’autres ceintures du même modèle ici ou là, dans d’autres friperies ou en meilleure condition, mais l’histoire que raconte cette ceinture est unique. Sa lanière en cuir a bruni inégalement et suit des inflexions parfois étranges. Sa boucle porte des entailles spécifiques. Cette histoire, on ne la connaît pas, mais on aime l’air que ça lui donne, on l’aime parce que ça lui donne du vécu, donc du sens - et puis, on aime à croire (à faire croire, et à se faire croire) que l'on ne vient pas d'acheter cette ceinture, qu'elle nous appartient depuis toujours ; elle se retrouve alors dotée, à moindre frais, d'une charge affective que l'on ne peut attendre d'un vêtement neuf. À une époque où tout est fabriqué en masse, où tout est neuf, où rien n’est unique, on embrasse ces défauts comme autant de preuves que l’authenticité peut exister. Cela nous rassure dans notre propre quête d’authenticité. La ceinture est à la personnalité du hipster ce que l’optique lomo est à la vision du monde du réalisateur. L’image parfaite est devenue banale, c’est une question de matériel et de compétence. Travailler avec un objectif imprévisible, c’est comme si la caméra était le comédien et que l'on lui demandait d’improviser : on espère tomber sur un heureux accident, mais on sait que tout ne sera pas bon à garder.


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ceinture vendue à Kiliwatch



Parmi les tâches et les responsabilités qui incombent au chef-opérateur, il y a le choix de la caméra, des optiques, la lumière, le cadre, mais il doit s’accommoder des objectifs qui existent déjà. La conception et la production des optiques reviennent à une industrie bien définie, qui travaille bien évidemment en étroite collaboration avec les professionnels du cinéma. Toutefois, un potentiel artistique énorme est encore inexploité, qui consisterait à inclure cette étape située en amont du travail du chef-opérateur dans sa recherche personnelle. La lumière peut traverser des lentilles de mille manières différentes pour ensuite venir laisser une empreinte sur le capteur ou la pellicule de la caméra. Un exemple édifiant de ce contre-emploi des optiques proposées par le marché peut être trouvé dans le travail opéré par Evan Glodell dans son premier long-métrage Bellflower, sensation de l’édition 2011 du Sundance Festival. Pour tourner ce film avec ses propres moyens, ce geek assumé de la boîte noire a assemblé deux caméras qu’il a nommé Coatwolf Model I et II. Ces caméras sont composées d’un boîtier SI-2K auxquels il a ajouté un système optique complexe muni d’un dépoli rotatif et un système de focalisation à soufflet emprunté aux anciennes chambres photographiques. Il a fabriqué ses propres optiques en juxtaposant des lentilles aux origines extrêmement variées. Dans une interview recueillie par Iain Stasukevich pour le American Cinematographer ce dernier déclare que

« c’était beaucoup de travail, mais une fois les caméras terminées, j’avais appris par moi-même comment tous les différents éléments interagissent. C’était une véritable obsession. J’ai pris conscience que le fait d’avoir une monture d’objectif et un système de mise au point à soi ouvre beaucoup de portes, artistiquement parlant. »


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Le personnage interprété par Glodell dans Bellflower


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Coatwolf Model II


Ce que Glodell fait avec Bellflower et son esprit DIY, c’est nous réapprendre à chercher exactement l’image que l’on veut pour l’histoire que l’on veut raconter. Il l’a fait parce qu’il ne pouvait pas le faire autrement, n’ayant pas assez d’argent pour financer l’image de son film. La probité artistique est-elle le luxe du pauvre ?

Et pour terminer, voici une interview de Jean Renoir à qui l’on demande de réfléchir sur le progrès technique et son influence sur le cinéma et sur l’art en général. Sa méfiance de la technologie est saisissante. Si nous nous tournons vers Renoir et ses compères pour chercher de l’inspiration, lui se tourne vers la Tapisserie de Bayeux confectionnée au Moyen Age. Chaque époque a son vintage décidément. On est un peu comme les personnages dans Minuit à Paris de Woody Allen qui ne cessent de traverser les différentes époques du XXème siècle pour se rendre compte qu’il faut vivre avec son temps.




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Affiche de Midnight in Paris


#2 L'utilisateur est hors-ligne   Philippe Brelot 

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Posté 16 janvier 2013 - 17:46

Merci David, pour cette brillante réflexion sur cette tendance, à voir aussi l'article paru dans Télérama sur cette quête de "l'âme de la pellicule" :

Aaton, la caméra qui redonne du grain aux images

#3 L'utilisateur est hors-ligne   Antoine Mocquet 

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Posté 20 janvier 2013 - 21:51

Excellent article. Et je suis le premier a plaider coupable.
Tendance a conjuguer avec une autre, plus financière, au moins pour les courts métrages.
Je n'aime pas les optiques Red. Le budget de court métrage ne permettant pas toujours de louer une série ciné a côté (ou parce qu'il m'est aussi arrivé de louer la Red a un particulier qui ne possédait pas d'autres optiques), j'ai ressorti des optiques photo pas toujours très jojo pour filmer en 4k. Le résultat convenait parfaitement au film.

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