
Depuis plusieurs dizaines d'années, la Commission Supérieure Technique, entre autres missions, effectuait le contrôle technique des salles de Cinéma.
Une résolution du CNC, adoptée il y a des décennies, et téléchargeable en pièce jointe (
dr_12.doc (30,5 Ko)
Nombre de téléchargements : 120) soumettait à l'avis de la CST l'autorisation d'exercer la profession d'exploitant, délivrée par le Centre ; et les travaux de construction ou d'aménagement d'une salle de cinéma devaient obligatoirement avoir été approuvés par la CST. Elle a été abrogée le 1er janvier 2011.
Aussi, le contrôle dans le temps des salles - qui n'est pas prévu par la loi - se fait-il dans un cadre "interprofessionnel", qui réunit entre autres la Ficam et la FNCF (Fédération nationale des Cinémas Français) à l'avantage certain des exploitants, qui pour une somme modique se voient conseillés et aidés par la Commission Supérieure Technique pour assurer la bonne qualité de leurs projections.
La CST et la FNCF éditent d'ailleurs conjointement un guide technique de projection numérique et la FICAM publie sur son site les études et recommandations de la CST.
Or par un décret du Conseil d'État du 28 février dernier, le législateur dénonce cette résolution en s'affranchissant désormais de l'avis de la CST en laissant le seul CNC décider de l'autorisation d'exploiter une salle, qui doit se faire dans le respect de normes mais sans contrôle obligatoire.
Il manque donc un texte d'application de ce décret, qui est en cours d'élaboration au CNC.
En attendant, le service juridique du Centre dénonce comme "illégal" le contrôle technique réalisé jusqu'à présent par la CST ! Sa volonté serait de voir confier le contrôle par l'exploitant, à qui bon lui semble.
À l'heure du déploiement des équipements de projection numérique, qui font l'objet d'aides du CNC, le problème du contrôle qualitatif des projections est pourtant clairement d'actualité !
La CST, loin d'être un bureau administratif, est une association de professionnels qui élabore des recommandations tout à fait sérieuses et respectées par l'ensemble de la profession, des réalisateurs aux exploitants en passant par les techniciens de la production.
À l'heure actuelle, son Président est Pierre-William Glenn AFC, Directeur de la Photo de renom, son Vice-Président, Christian Guillon, un très grand professionnel des effets spéciaux (et dont nous vous parlions récemment), et son Conseil d'Administration compte parmi ses membres, entre autres, Alain Coiffier, Président de Panavision France, Jean-Paul Loublier, Chef Opérateur du Son et Mixeur, Françoise Noyon, Chef Opératrice, ou encore Alain Besse, auteur d'ouvrages de référence pour la projection et l'exploitation et enseignant à Louis Lumière, qui supervise justement le contrôle des salles (et les projections du Festival de Cannes). De nombreux techniciens la composent, et la CST met à disposition de la profession une banque de ressources inestimable sur son site internet.
Plébiscitée par l'ensemble de la profession, qui d'autre que la CST peut assurer, aujourd'hui, ou demain, un contrôle technique de qualité des salles de projection ? Qui d'autre en a les compétences ?
La nouvelle, divulguée dans la lettre de la CST d'avril 2011 (voir l'édito de P.-W. Glenn et la page 7), surprend et afflige les professionnels avec qui j'ai pu en parler lors du dernier Festival du Film, à Cannes, où j'ai rencontré Laurent Hébert, Délégué Général de la CST, que j'ai interrogé à ce sujet.

Laurent Hébert, Délégué Général de la CST
Qu'est-ce qui change dans les conditions d'exercice de la profession d'exploitant ?
Laurent Hébert : Désormais, le décret dit que l'exploitant doit fournir un dossier avec des plans, ce dossier étant attesté par un expert de son choix, sans que la qualité d'expert soit encore précisée.
Est-ce qu'il s'agit de la volonté du nouveau Président du CNC, Eric Garandeau ?
LH : Non, ce décret date de l'époque de Véronique Cayla.
Il s'agit d'une volonté de rendre "légale" une situation qui a été considérée, au CNC, comme "illégale", alors qu'elle durait depuis des dizaines d'années !
Certes, ce contrôle n'était pas légiféré, puisqu'il était interprofessionnel. Mais je n'ai pas connaissance que l'interprofessionalité soit vraiment illégale... Les spécialistes juridiques devraient aussi prendre en compte que le droit du Commerce et les droits des Auteurs sont contradictoires. On nous oppose le droit du Commerce, mais se référer au seul code du Commerce est assez surprenant. Il ne faut pas oublier que les exploitants n'achètent pas les films, ne sont pas propriétaires de droits sur les films, ni même des copies, ne donnent aucun minimum garanti, il n'y a aucun engagement financier de leur part. Ils ont juste une autorisation à passer le film...
Voir les choses du seul point de vue de la loi est d'ailleurs assez dangereux, à mes yeux.
Il y a des grands mouvements qui pensent que la liberté de commerce doit toujours être prépondérante... Mais un film c'est une œuvre d'art, chargée d'un droit moral et a priori l'auteur a quand même son mot à dire sur les conditions dans lesquelles son œuvre est présentée !
Et les ayants droits, qui sont des financiers, ne vont jamais accepter l'idée selon laquelle l'exploitant fait ce qu'il veut ! Ça ne peut pas tenir ! Ce n'est pas non plus de l'intérêt de l'exploitant.
Tout cela donne l'impression d’une confrontation, alors que tous s'entendaient auparavant dans l'interprofessionalité ! Il s'agit que chacun s'entende, d'un bout à l'autre de la chaîne, pour respecter une œuvre cinématographique...
Allez vous entrer en résistance ?
LH : Les choses ne se présentent pas en ces termes. Pour l'instant, nous attendons les modalités d'application du décret. Nous avons eu hier, à Cannes, un débat avec la SACD et l'ARP sur ces questions, car bien évidemment, les auteurs ne souhaitent pas que leurs œuvres soient montrées dans des conditions qu'ils n'agréent pas... Qui va contrôler tout ça ? Il faut un organisme neutre et représentatif. Mais je ne vois pas qui, en-dehors de la CST, est à la fois neutre et représentatif et peut le faire.
Est-ce que le CNC pourrait créer une commission, en son sein ?
LH : Je n'ai pas entendu parler d'un tel projet. La CST gère la chaine technique du cinéma de la production à la diffusion depuis 1944... Et nous ne sommes pas subventionnés pour le contrôle des salles ! Chaque contrôle représente un budget d'environ 600 € par salle, et la dépense est éligible au fond de soutien ! Je ne vois pas quel est l'enjeu.
Est-ce qu'il peut s'agir de vouloir libérer les exploitants de toute contrainte technique ?
LH : Chaque acteur de la chaîne est co-responsable avec les autres. Personne n’est totalement « libre». C'est un leurre. Si certains le pensent, ils se trompent. D'ailleurs la CST n’est pas là pour décider des choses, la CST gère les avis des uns et des autres et il faut comprendre que les auteurs ont aussi leur mot à dire. Il y a des précédents malheureux en télévision comme lorsque Canal + est entré en conflit avec un réalisateur dans une affaire où la chaîne avait passé une œuvre colorisée contre la volonté de son auteur. Je ne voudrais pas qu’au cinéma, un auteur se plaigne que son film ne soit pas passé dans des conditions satisfaisantes ! Le bon réglage des salles et notre validation protègent de ces situations et le coût de ce contrôle est ridicule au regard des avantages qu’il procure. Il faut rappeler qu’un exploitant ne peut revendiquer de droit sur une copie dont il n'est pas propriétaire et sur un film sur lequel il n’a pas pris d’engagement financier.
Nous devons donc prendre en compte la fragilité des exploitants dans des situations judiciarisées et qui pourraient être délicates.
Évidemment, dans un premier temps, penser qu'il n'y a plus de contrôleur, ça donne l'impression d'une liberté.... Mais dans un deuxième temps, on doit bien reconnaître l’avantage du contrôle. D’ailleurs, la FNCF admet qu'il doit y avoir un contrôle.
Cette validation des conditions de projection et de respect de l’œuvre est d’autant plus importante que le public ne peut pas connaître la volonté de l'auteur car il n'a pas de référence, tant qu'il n'a pas vu l’œuvre dans des conditions contrôlées, validées. Prenons l'exemple de la colorimétrie : si la projection a une dominante verte, comment le spectateur peut-il savoir qu'il ne s'agit pas d'une volonté de l'auteur ? Donc, évidemment, le public ne se plaint pas, mais il ne peut pas se plaindre. Comment l'exploitant lui-même peut-il, seul, s'assurer de la qualité de sa projection quand on sait que l’outil de contrôle de la couleur vaut 20.000 € et que les exploitants n'ont pas les moyens d'en posséder ?
En numérique le problème se pose d'ailleurs de façon plus forte encore car les les projecteurs numériques sont plus réglables encore - ou déréglables - que les projecteurs 35mm. C'est plus fin qu'en argentique. Il y a beaucoup plus de réglages, donc de paramètres à maîtriser. Et voilà un paradoxe : alors qu'on déploie une technologie qui demande justement plus de contrôle, on est en train de dire qu'il faut moins de contrôle ?
Donc vous avez bon espoir que le CNC entende raison ?
Je ne pense pas qu'il puisse en être autrement. Je pense que les équipes du CNC ont parfaitement prit conscience de ces problèmes et nous avons tout à fait confiance dans leurs choix. Nous attendons le texte d'application. Personne n'a envie de laisser passer la question de la qualité du numérique, ni la CST ni les auteurs, ni les exploitants et encore moins le CNC. Pour nous, le contrôle des salles et le respect de l’œuvre représentent un véritable enjeu pour le Cinéma.
À suivre...



Partager
Email
Twitter
Facebook
Google
Del.icio.us
StumbleUpon
Digg
Mixx
Reddit


Multi-citation



